A vif

Pierre Della Giustina

Il porte un nom qui conviendrait à un peintre de la Renaissance italienne. Ça tombe bien, il est peintre et sculpteur, italien par la lignée paternelle. Pierre Della Giustina vit à Saint-Rémy-sur-Durolle. C’est là, dans son atelier, que chaque matin il doit renaître, comme il sied à tout artiste exigeant.

Par Michel C.Thomas
Portrait paru dans le Journal du Parc n°20 en automne 2010.

Pierre Della Giustina
Pierre Della Giustina

L’atelier est un dédale de plusieurs pièces dispersées sur trois étages. La maison fut une auberge et, un temps, une usine de plasturgie. On commence par la cave où l’on s’attend à trouver un peu de désordre, avoir une idée du chaos des choses avant que la main ne les façonne. On n’est pas déçu. Il y a des cuvettes, des bassines cabossées, rouillées, « le plus souvent récupérées, dit le guide, en bordure des ruisseaux », il y a du bois, « de la peau de bois prélevée sur des saules en Limagne », des bidons de colle, de l’outillage, des ferrailles.
Grimpons à l’étage. Ça sent le cambouis, le garage. Un énorme fût de métal, qui a dû contenir de l’huile de moteur, semble écrasé contre le mur. Il est en partie découpé en lanières, les lanières sont tressées, l’œuvre est en cours. On est sous les toits, maintenant, la pièce sent le bois. Au centre, une figure se dresse, d’envergure humaine, de physionomie incertaine. La peau, la peau du bois de saule, lui manque par endroits, elle à demi nue, fragile, en attente de la force qui viendra. Qui viendra, mais non sans mal. Le sculpteur tourne autour en démiurge dubitatif : « J’assemble les peaux sur du creux, sur le vide. Ce n’est pas comme le sculpteur qui monte de la terre. Ici, chaque coup de pouce - son équivalent - demande trois jours de travail. »

Une attente, un désir

Pierre Della Giustina est né en 1964. Cette année-là, Anquetil remporte le Tour de France pour la cinquième fois, Marie Quant s’apprête à lancer la minijupe, Chagall peint le plafond de l’Opéra de Paris et le Viêt-nam est en guerre.
Au jeu des familles, on demande le grand-père qui, dans les années 20, quitte la montagne dont il porte le nom, Santa Giustina, au nord de Venise. En bon immigré italien, il est maçon et un peu anarchiste. Il participe à l’édification de la Banque de France (du bâtiment), crée son entreprise et va au chantier en cravate, il en fait un point d’honneur. Le peintre parle de cet aïeul avec une infinie tendresse, comme de toute sa famille, le père qui a repris l’entreprise, la mère qui vient des marges du Puy-de-Dôme, côté mine, Jumeaux, Brassac, et les frères, les tantes, les cousins… « Il y a dans ma famille un goût de l’art, une sensibilité. J’ai toujours été soutenu, encouragé, mais sans insistance. » Rafaèle Normand, sa compagne, confirme : « C’est comme s’il y avait eu une attente, un désir que tu as comblé. »
Enfance heureuse, donc, aux Martres-de-Veyre. Avec son lot de cadeaux : « J’ai encore la collection complète de L’art pour les enfants [1], Dürer, Vélasquez, Rembrandt, Klee, Chagall, Gauguin… » Il passe en revue les volumes, s’étonne : « Il manque le Picasso… Je le retrouverai ! » Il dit que, gamin, il était « maniaque de Chagall ». Il ne renie rien : « C’est un peintre très sous-estimé aujourd’hui, il était très libre. »

Défendre la peinture

La liberté, justement, il va la chercher à Paris, cinq ans aux Arts Déco. « J’avais tout à apprendre, tout à découvrir. J’ai découvert l’art brut et Dubuffet dont les positions très radicales m’ont enthousiasmé. Dubuffet et Cobra [2] ont représenté une coupure, ils m’ont aidé à voler de mes propres ailes. » L’oiseau file quelque temps à La Fabuloserie, au sud de Paris, entre Joigny et Montargis, un lieu étrange où l’architecte Alain Bourbonnais a rassemblé de l’art brut, naïf ou populaire… qu’on l’appelle comme on voudra, c’est fabuleux. En aidant à l’installation des collections, dont plusieurs sont en plein air, il « découvre » la peau de bois, sur des arbres morts. Il n’emporte pas d’échantillon, il retient l’idée, ça peut toujours servir.
Tout cela commence à lui faire du bagage, comme on disait autrefois d’un fils qui était parti voir du pays et apprendre un métier. Il peint, il continue. « Je faisais des expériences, j’écumais des façons de faire en ayant des affinités plutôt éclectiques mais toujours avec des peintres assez inclassables : Ensor, Odilon Redon, Otto Dix, Miquel Barcelo ou Jean Rustin. » Plus tard, il considèrera qu’il est important de « revisiter Chardin, Le Gréco ou Georges de La Tour ». Il est vorace, il cherche la bonne distance et la trouve. Les questions demeurent : « Comment s’arrange-t-on avec la réalité ? Comment défendre la peinture quand on l’aime tellement ? Que faire après Duchamp [3], après Picasso qui a tout récapitulé ? La peinture, ça peut vous rendre dingue. » Les peintres, quand ils ne sont pas du dimanche, ont des inquiétudes, des terreurs de cette sorte.

L'homme qui marche
L’homme qui marche
Ceux qui ont pu suivre la « fabrication » de L’Homme qui marche (elle a duré près d’un an) disent qu’il était d’abord accompagné d’un chien, puis d’un singe. Un temps, il a porté à l’épaule une cage à oiseaux (vide). Peu à peu, le marcheur est devenu plus solitaire, plus… dépouillé.

La nudité est venue…

Il promet de se remettre à la peinture mais, depuis près de dix ans, la sculpture « a pris le pas » [4]. Ce sont des sculptures à vif – s’il était cavalier, Pierre Della Giustina monterait à cru. On pense, si l’on a voyagé, aux momies du Couvent des Capucins, à Palerme. On pense aux écorchés de Fragonard, le fondateur de l’Ecole vétérinaire d’Alfort et cousin germain de l’autre, le plus connu, celui du Verrou. On a tort de chercher des ressemblances, des parentés, des cousinages. « Nous n’aimons pas assez la joie / De voir les belles choses neuves », écrit Apollinaire, l’un des poètes de prédilection du peintre-sculpteur. Va pour la joie, le neuf, la surprise. L’artiste, lui, y consent : « Au départ, je ne souhaitais pas que cet aspect écorché soit aussi présent. La nudité est venue d’elle-même, presque seule et… comment dire ?… » Il ne finit pas la phrase, il fait des gestes, ses mains, ses doigts ont l’air d’agripper quelque chose, le vide ou des fragments de peau de bois. Si les peintres savaient parler de leur peinture, l’expliquer, dire tout ce qu’elle veut dire, ils n’auraient pas besoin de peindre, ou de sculpter.
« L’étude du beau est un duel où l’artiste crie de frayeur avant d’être vaincu », écrit Baudelaire dans un de ses Petits poèmes en prose. Vous voyez bien qu’il faut renaître chaque matin, et croire que l’on sortira vainqueur de l’étude, de l’atelier, de la confrontation avec la matière, la vie. Le duelliste s’appelle Pierre Della Giustina, retenez ce nom.



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