Le Tiène

On dirait un hussard

Etienne COUDERT, hommage au grand militant qui vient de disparaître.

Silhouette trapue, à l’épaule une musette, à la main un bâton… Étienne Coudert, on dirait qu’il vient de la campagne. La barbe taillée court, le verbe généreux, la patience d’expliquer … on dirait un maître d’école façon hussard de la République. Dins la conversacion, de mòts qu’eschepàvon, dans la conversation, des mots qui lui échappent, des mots de la langue d’oc… on dirait un militant occitan, pas près de renoncer au combat. Les premières impressions sont les bonnes.

Article paru dans le Journal du Parc n°8 en novembre 2004.
Etienne Coudert a disparu en Février 2015.

"Sei neissit ès Tièrn, en 1930, dins la maison que foai le caire de la ruà de Chateladon e de l’avenguda dau cementère d’ès los Limandons, juste davant l’entrada d’aquel cementère.” Il est né à Thiers, il avait à peine deux ans quand ses parents sont partis s’installer à Orléat. Mais le petit Étienne revient très vite à Thiers où il effectue sa scolarité, pensionnaire chez ses grands-parents maternels. “Mon grand-père était horticulteur, pépiniériste, communard, dreyfusard et anticlérical. Il chantait souvent, toujours en patois. Mas moai ’lha, ma moaire chantava. E ’la chantava meravilhosament… Ma mère aussi chantait, elle chantait merveilleusement.” Ça donne de la joie, ça forge le caractère, ça peut initier des passions, guider une vie. Puis, cursus classique. Étienne Coudert entre à l’École Normale. En 1951, il est nommé “chargé d’école” au Solier, commune de Saint-Amant-Roche-Savine. Une quinzaine d’élèves, de cinq à quatorze ans, le certificat d’études en ligne de mire. “J’avais monté un club de jeunes, Lou Chavanhou, on faisait du théâtre et du chant. On me réclamait souvent La mauvaise réputation et Gare au gorille. Je chantais aussi les chansons en patois collectées par Alexandre Bigay.” Puis le service militaire… “Òc-ei ! Mas davant, m’èia maridat bei la Luiseta, ma vesina que parava sas vachas bei me, au mitan dela plana d’ès v-Orlhat.” Oui, mais avant, il a épousé Louisette, sa voisine d’Orléat.

Instituteur itinérant

À son retour de l’armée, il est nommé à Olloix, près de Saint-Nectaire, où il demeurera en poste de 1956 à 1960. “J’aimais le métier d’instituteur, mais j’avais la vocation d’être maître agricole. À l’époque, il n’y avait rien, exceptés les cours par correspondance, pour les enfants de paysans qui voulaient se perfectionner passés leurs quatorze ans.” Étienne Coudert part en formation au lycée agricole de Neuvic, en Corrèze, et revient au pays un an plus tard pour mener une mission de pionnier avec son confrère Maurice Gachon. “Il nous incombait de recruter nous-mêmes nos élèves. On recensait, dans les écoles, dans les mairies, les jeunes qui voulaient devenir agriculteurs et on allait voir leurs parents. Nous avons démarré avec huit centres d’enseignement [1] . Puis le dispositif s’est développé, nous avons eu davantage d’élèves, de centres et d’enseignants, nous avons intégré la formation pour adultes et accueilli aussi des élèves en rupture de collège.” Les élèves, par groupe de quinze en moyenne, viennent un jour par semaine dans les centres d’enseignement [2]. Au programme : français, calcul, sciences, législation, zootechnie, agronomie, technologie… À quoi s’ajoutaient les travaux pratiques : “On expérimentait souvent sur les propriétés des parents de nos élèves. On testait de nouvelles graminées, des engrais, des pesticides… Mais, moi, pour les pesticides, je n’ai jamais été très chaud. Daumentre na vintena d’ans, avièm format quaucas bonas generacions de païsans… En une vingtaine d’années nous avons formé quelques générations d’agriculteurs.” Entre temps, l’enseignement agricole s’est structuré et il estime ne plus guère avoir besoin des instituteurs itinérants.

De Clarmont à Montpelhièr

S’il s’est fait un devoir d’apprendre le français à ses apprentis-paysans, Étienne Coudert n’a pas oublié la langue qu’on parlait plus couramment dans son enfance, à Orléat comme à Thiers. Dès 1972, au collège de Lezoux, il commence à enseigner l’occitan : “Mai 68 avait créé un regain d’intérêt pour les langues régionales et notre patois, on osait l’appeler langue d’oc.” S’il parle l’occitan, il n’est pas sûr de bien l’écrire, alors il prépare, à la fac de Clermont, un double certificat de licence sous la houlette, successivement, de Pierre Bonnaud et Roger Teulat. Étienne Coudert ne se soucie guère des divergences qui opposent ces deux-là [3]. : “Ce qui m’importe, c’est qu’on défende une langue qu’on croyait agonisante et qui connaît un regain d’estime.” Pour les besoins de la cause, il redevient pédagogue : “L’occitan est la langue de trente-deux départements du sud de la France, de douze vallées italiennes, à hauteur de Briançon, et du Val d’Aran, en Espagne, où l’occitan est langue officielle. Ce qui concerne quand même treize millions d’habitants !” D’accord, mais la langue d’oc est loin d’être une et les particularismes… “Oui, oui. N’empêche qu’on se comprend, de Clarmont à Montpelhièr, de Perigùs à Marselha. L’occitan comprend six grandes formes dialectales : le limousin, l’auvergnat (auquel on rattache le vellave en tenant compte de quelques spécificités), le languedocien, le vivaro-alpin, le gascon et le provençal.”

Paradis retrouvé ?

Et maintenant, n’essayez même pas de l’interrompre. Tiène Codèrt (comme il aime autant qu’on l’appelle) raconte que l’occitan était la langue diplomatique de la cour de Navarre, que Richard Coeur de Lion et le dauphin d’Auvergne s’engueulaient en occitan. Il rappelle les noms de quelques grands troubadours, ces inventeurs de la fin’amor qui célèbrent la femme et pratiquent l’irrévérence à l’égard du pouvoir : Dalfi d’Alvernhe, Peirol, Peire d’Alvernhe, Na Casteldoza, Peire Cardinal, etc. Il évoque des écrivains de grande renommée : Mistral (prix Nobel en 1904) et de plus contemporains, Jean Boudou, Max Rouquette, son ami Francés Conheràs… Malgré tant d’enthousiasme, Étienne Coudert ne jurerait pas que l’occitan retrouvera bientôt son audience d’antan : “C’est un combat de desperado, concède-t-il. Mais les jeunes générations ont encore le souvenir de leurs grands-parents parlant patois. Qu’es d’un biais lhor paradís pardut… c’est un peu leur paradis perdu. J’espère qu’ils auront à coeur de le retrouver.”


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