Lafayette nous voilà !

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“Lafayette,nous voilà ! ” Le mot est célèbre. On l’attribue au général Pershing venu s’incliner sur la tombe du marquis au cimetière de Picpus, le 4 juillet 1917, jour de la fête de l’indépendance des États-Unis. L’apostrophe est plus probablement une invention du journaliste Gaston Leroux qui couvrait l’événement et arriva après le discours. On imprima la légende.

Par Michel C.THOMAS

Article paru dans le Journal du Parc n°13 en mai 2007.

Lafayette a figure de héros, à cheval sur deux siècles, courant d’une révolution l’autre, toujours emperruqué et s’obstinant à défendre une certaine idée de la liberté. On n’en a pas tellement, des héros de cette trempe, surtout de cet âge, 250 ans cette année. Non content de fréquenter la grande Histoire, il eut la bonne idée de naître à Chavaniac, ce qui en fait un héros de proximité. Avant même de venir au monde, il était déjà d’ici, par une généalogie dont on trouve une première mention, aux alentours de l’An Mille, dans le cartulaire de Sauxillanges [1]. Le cartulaire indique qu’un certain Motier donna à l’abbaye une dépendance de sa terre de La Fayette, près d’Aix. La Fayette vient de fayard, qui signifie hêtre en occitan. Le nom des hommes n’est pas séparé du nom des terres et de ce qui y croît, au commencement. La lignée peut s’arrimer solidement. Elle se divise entre seigneurs de La Fayette et seigneurs de Champetières. Elle se dépêche de donner à l’histoire Gilbert III de La Fayette qui fut Maréchal de France, compagnon de Jeanne d’Arc, et qu’on enterra, selon ses voeux, dans l’abbaye de La Chaise-Dieu. Elle s’illustre en littérature avec Marie Madeleine Pioche de La Vergne, épouse La Fayette, auteur de La Princesse de Clèves, qui ne nous est rien, géographiquement parlant. La lignée se ramifie, pousse ses branches loin du tronc, les croise, les renoue ; c’est la supériorité de l’arbre généalogique sur toute autre essence. Il faut s’en faire conter les arabesques par les descendants qui sont au château de Vollore. Ils racontent avec beaucoup de déférence, un peu de gourmandise e tun brin d’humour. C’est un plaisir.

Battre la campagne

Enfin, le 6 septembre 1757, un enfant est né au château. Du côté de Chavaniac, on répète la litanie de ses prénoms, comme s’il s’agissait de quadruplés, et on ne manque pas de dire le titre, pour finir : Marie- Joseph, Yves, Roch, Gilbert du Motier, marquis de La Fayette [2]. Moins d’un an plus tard, c’est une triste nouvelle qu’on colporte : son père est mort à la bataille de Minden, frappé par un boulet anglais. On ne sait pas quand finira la guerre de Sept Ans. Le gamin fait l’enfant comme il peut. On le dit de fort tempérament, il bat la campagne, donne la main aux paysans, il a promis à l’abbé Fayon, son précepteur, qu’il tuerait la bête du Gévaudan. Il est envoyé à Paris, au collège du Plessis, il s’étonne qu’on “n’ôte point son chapeau comme on le faisait à Chavaniac” dès qu’on le croisait. Puis il a treize ans, sa mère meurt et trois jours plus tard, il pleure aussi son grand-père maternel, le comte de La Rivière. Il est orphelin, riche de 120 000 livres de rentes. Le destin a de drôles de façons d’ôter son chapeau. Il n’a pas dix-sept ans, il est sérieux. Il épouse Marie-Adrienne, Françoise de Noailles. Son beau-père intercède pour qu’il intègre une compagnie des Dragons- Noailles. Il se fait inoculer contre la petite vérole et part rejoindre son régiment, à Metz. Il s’enthousiasme bientôt pour les Insurgents d’Amérique. Il veut sur le champ prendre la mer, fendre les flots et leur offrir promptement son renfort. On croit à la pureté d’un idéal, de mauvaises langues parlent d’un dépit amoureux, d’une maîtresse qui l’aurait éconduit, d’autres disent que “sa faible tête” est “tout enivrée des folles idées de Franklin”, inventeur du paratonnerre et soutien de la cause américaine. On ne saurait en décider, c’est le travail des historiens.

Les hurrahs du peuple

Le 26 avril 1777, il quitte le port espagnol de Passajès, à bord de La Victoire. Entre-temps, il est devenu franc-maçon, à la loge La Candeur, il a fait deux enfants à Marie-Adrienne, dont un à naître. Le 13 juin, il débarque sur les côtes de Caroline du Sud, rencontre des pêcheurs d’huîtres qui lui indiquent la direction de Charlestown. De là, il file à Philadelphie, serre la pince à Washington, maçon comme lui, et intègre l’armée américaine avec rang de major général. Le 11 septembre, à Brandywine, il reçoit le baptême du feu, une balle lui traverse la jambe. Il fait plusieurs fois la navette d’un continent l’autre, monte au combat, intercède en faveur des Insurgents. Il est tout auréolé de gloire, de part et d’autre de l’océan. Il dit dans des lettres à Marie-Adrienne (et dans ses Mémoires) qu’on le reçoit partout “au bruit du canon, au son de toutes les cloches, de la musique quimarche devant [lui] et des hurrahs du peuple”. La modestie n’est pas son fort. Mais, au vrai, il se démène. Il travaille à “affranchir les nègres” de ses propriétés en Guyane, il s’intéresse au magnétisme animal (revanche sur la bête du Gévaudan que, finalement, il n’a pas tuée ?), il subventionne l’inventeur des chaussures à marcher sur l’eau. Et quand à Chavaniac règne la disette, à son régisseur qui lui dit : “Monsieur le Marquis, voilà le moment de vendre votre grain”, il rétorque : “Non, c’est le moment de le donner.” Il n’en escompte qu’un bénéfice d’orgueil, il passe sur ses terres juché sur un cheval blanc. À coup sûr, les paysans ôtent leur chapeau et l’acclament, peut-être même mettent-ils un genou au sol. Il aurait pu garder la pose, laisser à quelque artiste le soin d’en fixer la gloire dans le marbre ou sur la toile, mais il est marié avec l’Histoire, pour le meilleur et le pire. L’histoire entre dans des saccades, des turbulences . I l se range aux côtés des révolutionnaires et prétend ne rien retrancher de sa loyauté à l’égard du roi ; l’époque n’est pas au compromis. “Le rêve irénique n’est jamais absent de son esprit”, dit son biographe ; le pays est en révolte, en révolution. Il défend la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, il prend le commandement de la Garde nationale ; “dans les commencements, il ne semêla point aux égorgeurs”, concède Chateaubriand.

Puis l’ombre revint

Le 17 juillet 1791, le peuple se rassemble au Champ de Mars pour signer une pétition. Deux individus se cachent sous l’autel de la patrie dans le dessein d’apercevoir, par les fentes du plancher, les dessous des citoyennes venues apposer leur paraphe. Ils sont découverts, accusés de complot aristocratique et pendus à un réverbère. S’ensuit une échauffourée, on échange des coups, des horions, et même des coups de pistolet. Sur ordre de La Fayette, la Garde tire en l’air. La foule s’enhardit, la Garde tire pour de bon. Le nombre de morts, selon les estimations (déjà on a cette habitude) varie de douze à quatre cents. Le plus petit nombre suffit à ternir la légende. La Fayette est dans l’Histoire jusqu’au cou. C’est pour longtemps le temps des bouleversements et de la mésentente, l’ami de la veille est devenu l’ennemi du jour, les alliances contractées le soir se défont à l’aube. L’histoire s’écrit dans la précipitation, en cent jours ou en trois journées pourvu qu’elles soient glorieuses. La Fayette ne lâche jamais prise sauf, bien obligé, pendant ces cinq longues années où il est retenu prisonnier [3], àWesel, en Westphalie, à Magdebourg, à Neisse, sur la frontière polonaise, et enfin à Olmütz, en Moldavie ; sauf pendant l’Empire où il “vit à part”. Il meurt le 20 mai 1834 à quatre heures trente, de deux coups de froid attrapés en un mois, serrant contre lui un médaillon qui contient le portrait de Marie-Adrienne. Dans les Mémoires d’outre-tombe, Chateaubriand se souvient : “J’étais dans la foule, à l’entrée de la rueGrange-Batelière, quand le convoi de M. de La Fayette défila : au haut de la montée du boulevard le corbillard s’arrêta ; je le vis, tout doré d’un rayon fugitif du soleil, briller au-dessus des casques et des armes : puis l’ombre revint et il disparut. [4]” Sous cette ombre, M. de La Fayette repose en paix, dort sur des lauriers qu’il s’est pour une part tressés, voit venir les siècles. Déjà deux et demi. On ne voit pas le temps passer.

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