Alexandre Vialatte

le centenaire chronique

Sa vie durant, Alexandre Vialatte fut “notoirement méconnu”. Il avait inventé la formule, on se plaisait à la répéter. Le 22 avril dernier (2001 ndlc), il est devenu centenaire ; le voici unanimement célébré. Il faut se dépêcher de rendre visite à ce vieux monsieur, très gai sans être joyeux, mélancolique, drôle et un peu réac. Il faut aller voir comment, en neuf cents chroniques environ, parues dans La Montagne, de 1952 à sa mort, il met en boîte les Trente Glorieuses. À dix ans près.

Par Michel C.Thomas.
Portrait paru dans le Journal du Parc n°2 en automne 2001.

Alexandre Vialatte
Alexandre Vialatte

Il est donné à chacun de vivre un peu plus longtemps que son âge, dans l’affection des siens, qui s’attardent à des souvenirs, bons ou mauvais, ne se pressent pas d’accomplir ce que les psychologues appellent “le travail du deuil”. Pour quelques-uns, la postérité prolonge encore ce délai. Ils ont été médecins, généraux d’Empire, écrivains ou martyrs, ils se sont dressés contre la barbarie ou bien ils ont composé des airs d’opéra. On les tient pour des bienfaiteurs de l’humanité ; on se trompe parfois, alors on change le nom des rues. La postérité a pris Vialatte par le bras, ensemble ils feront un bon bout de chemin. Il feindra de desserrer cette étreinte, il voudra revenir sur ses pas, marcher à reculons, peut-être. C’est son genre, facétieux et nostalgique en même temps. Parce que la vie, “nous ne savons la vivre qu’après”.

Du bout de l’orteil

Le destin avait tout prévu. Qu’il serait de la lignée des Vialatte et répondrait au petit nom d’Alexandre. Qu’il naîtrait à Magnac- Laval, en Limousin, de préférence un 22 avril, histoire d’intriguer les astrologues qui hésiteront entre Bélier —dont le natif est promis à une carrière violente : “il meurt dans les tournois (...), il se tape sur le pouce en plantant un piton (...) — et le Taureau, “qui est porté par Vénus à la mélancolie” [1]. Il est fils de lieutenant, il fait provision d’enfance au gré des affectations militaires et des décisions paternelles : Toulouse, Le Puy-en-Velay, Ambert, Dôle… On voit qu’il aborde l’Auvergne prudemment, comme on évalue du bout de l’orteil la température de l’eau de la rivière avant que d’y plonger. Déjà, il est adolescent. Il écrit à Pourrat — une correspondance et une amitié qui ne cesseront qu’avec la mort de l’auteur de Gaspard des Montagnes, le 17 juillet 1959 [2]. Il n’entre pas à l’École Navale comme il en avait le projet, à cause d’une blessure à l’oeil. Adoubé par Jean Paulhan, il file à Mayence et s’exerce à l’art de la chronique dans la Revue rhénane. Il sait l’allemand et traduit Kafka dont un facteur “qui ressemblait à Bismarck et riait comme un ogre” lui apporte, dans le courant de l’hiver 1926-1927, un exemplaire du Château.

Jusqu’au 25 avril 2020

 [3]

Il revient en Auvergne, il publie, en 1928, Battling le ténébreux qu’on rapprochera souvent du Grand Meaulnes d’Alain Fournier. Il est enrôlé dans “la drôle de guerre”, ne la trouve pas drôle, comme on le verra en lisant Le fidèle Berger écrit, en 1942, à Saint-Amant-Roche-Savine. Il connaît Chaval et Kiki de Montparnasse. Il se lie d’amitié avec le peintre Dubuffet. Il écrit encore des chroniques, il commence des romans qu’il ne mène pas toujours à leur terme, il manque le Goncourt (avec Les Fruits du Congo, 1951). Il vit à Paris, il fume trop. Un temps, il enseigne au lycée Héliopolis, en Égypte. Il rend visite à Pourrat, au Vernet-la-Varenne, il se baigne dans le gour de Tazenat. Il a une bicyclette noire, deux peut-être, comme Flaubert et les perroquets d’Un coeur simple. Le 3 mai 1971, le coeur n’y est plus ; Vialatte est inhumé à Ambert, accompagné de quelques rares amis. Lorsque la postérité accompagne un médecin ou un général, on ne peut leur être d’aucun secours, quand bien même on aurait embrassé la carrière militaire ou chirurgicale. Dans d’autres cas, il convient que le kangourou demeure “inexplicable”. Et ceci encore : “Il paraît que l’homme descend du thon”, qui nous ramène à la vraie et presque obsessionnelle préoccupation du chroniqueur. En effet, Vialatte s’échine, toujours dans l’allégresse, mais non sans une pointe de désespoir, à définir cet animal qui lui ressemble : “L’homme est un roseau pensant. Disons plutôt un roseau pensif… Ou même songeur… Disons un salsifis songeur” [4]. Ou bien, “L’homme est un monsieur entre deux âges qui essuie son auto avec un chiffon jaune entre un mur d’usine désolé orné de slogans subversifs au goudron noir ou au ripolin blanc et un petit magasin lie-de vin, sans vocation certaine ni avenir prévisible”. Ou encore, “L’homme est en exil sur cette terre. Surtout dans le XIIIe arrondissement. L’œil y cherche en vain sa pâture. Il n’y rencontre que les toits de la Santé” [5]. Etc. Commentant les dessins de Bosc, Vialatte parvient à ce constat définitif : “L’humanité est chose nasale”. Pourtant il manquait de flair politique. On ne saura pas, en lisant ces chroniques, que Vialatte plaidait pour l’Algérie française et que, désobligeamment, il surnommait de Gaulle “la Grange Zora”. La Montagne lui avait déconseillé de se mêler de politique ; sans doute eut-elle raison. De mai 68, il ne retient guère qu’une rengaine de Polnareff à propos de la calvitie de Mathieu : “la seule information qui filtre sur le désordre de l’univers”.

Comme La Bruyère et Kafka

Bien sûr, Vialatte tombe pleinement sous le coup de la remontrance de La Fontaine : “Notre condition jamais ne nous contente ; / La pire est toujours la présente.” Mais il nous fait rire, comme Cioran et Alphonse Allais ou Jules Laforgue, comme La Bruyère et Kafka, comme Pierre Desproges qui le tenait pour son maître. Mais pas comme Lagaff, Ruquier ou Bigard. C’est déjà ça. On voit par là qu’on est toujours prompt à vitupérer l’époque. Si la suggestion de ne lire qu’une chronique montagnarde par semaine en impatiente certains, ils pourront se distraire aux compilations des éditions Julliard (une bonne dizaine de volumes, presque tous repris en poche — Presses- Pocket). Ils pourront lire ses romans et divers écrits… Vialatte a davantage publié après sa mort que de son vivant. Preuve que “l’avenir dure longtemps”, comme le disait, sur un tout autre registre, le philosophe Louis Althusser.


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